L'artiste congolais Kiripi Katembo est décédé mercredi 06 août 2015 à Kinshasa (République Démocratique du Congo).
Entretien avec Kiripi Katembo
Quel chemin t’a mené jusqu’à la photographie ?
J’ai débuté à l’académie des Beaux-Arts (ABA) de Kinshasa en communication visuelle mais, durant cette période, ce qui m’intéressait le plus était de faire ma peinture. Je travaillais aussi sur des objets de récupération pour faire de la sculpture. Puis un partenariat entre l’ABA et l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg a été mis en place en 2003. Quelques années plus tard, dans ce cadre, j’ai commencé à participer à des ateliers, notamment celui de la réalisatrice et documentariste Marie-Dominique Dhelsing. C’est au cours de cet atelier que j’ai réalisé mon court-métrage Voiture en carton (2008). Parallèlement à cette vidéo, j’ai fait de la photographie, puis je me suis mis à associer les deux : photo et vidéo. Quand Voiture en carton a été sélectionné pour le festival Pocket Films au Centre Pompidou en 2008, cela m’a motivé et donné confiance.
En 2008-2009, tu as commencé à beaucoup photographier la ville de Kinshasa, et particulièrement ses flaques d’eau. Puis, un peu plus tard, tu as fait une série sur les toits de la ville. Il semble que ces deux séries ont été décisives pour ta carrière.
Oui. J’ai intitulé cette série sur les flaques d’eau Un regard (2008). J’ai commencé à l’envoyer à plusieurs personnes évoluant dans le milieu culturel. En 2011, j’ai reçu un email de la commissaire de la Biennale de Bamako, Laura Serani, me disant qu’elle serait bientôt à Kinshasa et qu’elle aimerait voir mon travail. Nous nous sommes rencontrés. Au départ, cette série ne correspondait pas exactement à ce qu’elle recherchait pour la nouvelle édition de la Biennale, alors je lui en ai montré une autre que j’avais faite en 2009 au Katanga en parallèle d’un court-métrage intitulé L’Après Mine. Le cinéaste Djo Tunda Wa Munga, auteur du film Viva Riva ! (2010), s’était intéressé à mon travail et m’avait invité cette année-là à venir suivre des formations en cinéma, documentaire et fiction. À l’issue de ces formations, j’avais été sélectionné pour faire des courts-métrages produits par Suka! Productions et d’autres compagnies sud-africaines. C’est dans ce contexte que j’ai fait le film L’Après Mine ainsi que la série photo du même nom. Quand j’ai montré cette dernière à Laura Serani, elle m’a dit que cela correspondait à ce qu’elle recherchait. Laura Serani m’a finalement demandé de lui envoyer les deux séries, qui ont été retenues, L’Après Mine dans la section « Pan-Africa », et Un regard dans la section « Monographies ».
Peu de temps après la Biennale de Bamako, j’ai pu approfondir mon travail grâce à la Fondation Blachère, qui m’a décerné en 2011 un prix pour la série Un regard : une bourse de participation à plusieurs expositions et une petite résidence dans leur concession à Apt. Ce prix m’a permis de me lancer rapidement dans ma deuxième série, Mutations, consacrée à des photographies prises depuis les toits ou le sommet de tours, qui très vite m’a ouvert d’autres résidences et festivals. En 2013, le KVS de Bruxelles, en collaboration avec le festival Theater Aan Zee, m’a invité en résidence à Ostende pendant deux mois pour réaliser un travail s’inscrivant dans la continuité de Mutations. J’y suis allé et j’ai exposé des photos que j’avais prises à Kinshasa, Brazzaville et Ostende. J’ai demandé aux organisateurs de dire que l’artiste venait du Congo sans préciser le lieu des prises de vues et ce qui a été drôle, c’est que les gens présents (de vieux Belges qui avaient vécu au Congo dans les années 1960) étaient persuadés que les photographies avaient été faites au Congo, puisque le photographe était, entre guillemets, africain. À la fin, on leur a dit qu’environ 30 % des photographies avaient en fait été prises à Ostende.
Ce qui est frappant dans ta série Un regard, qui est constituée de photographies de flaques d’eau dans lesquelles se reflète la ville de Kinshasa, exposées « à l’envers », c’est que lorsqu’on prend les photographies et qu’on les retourne – donc qu’on les remet à l’endroit –, elles deviennent banales. Dans ton geste conceptuel consistant à les retourner, il y a quelque chose qui donne toute leur dimension à ces photographies. Qu’as-tu envie de raconter à travers ce geste ?
C’est comme une sorte de début d’histoire d’amour avec l’œuvre. Je voulais développer la photographie comme on développe une toile de peinture. Je voulais être sûr de ressentir quelque chose en voyant la photographie afin de décider si je devais continuer ou arrêter. C’est comme ça que j’ai commencé à développer la série Un regard. Chaque image que je prends n’est pas le fruit du hasard. J’essaie d’avoir un échange avec l’image pour entamer une histoire avec la photographie. C’est pour cela que j’ai renversé les images. Avec le temps, cela m’a aussi poussé à regarder de la même façon la vie kinoise et toutes les expérimentations dont elle est faite. La photo, pour moi, consiste en cela, surtout avec les séries Un regard et Mutations : m’asseoir, rester à regarder et me demander si avec cette photographie je fais une peinture.
Nenhum comentário:
Postar um comentário